Ce mois-ci j’ai trente ans. Ce mois-ci je me fais virer. Le plus comique est que je recevrai mon C4 (papier de licenciement) le lendemain de mon anniversaire. Bah au moins ça me permettra de tout recommencer à zéro.
J’ai du mal à comprendre ces gens que l’âge effraie, moi ça ne me fait ni chaud ni froid, tout est une question de “cerveau de croisière”. Alors j’essaye de comprendre: à part quelques fines rides cigarettières qui me donnent un charme fou (Ben quoi? On creuse les routes avant de poser le goudron, ça tient mieux - puis moi au moins j’ai une excuse) et quelques jolis capitons fessiers relâchés dont certains sont friands (si si, il y en a qui préfèrent les montagnes à la plage - c’est confortable après tout, puis moins monotone), rien n’a changé depuis une dizaine d’années pour moi, du moins basiquement: je reviens à la case départ: je paye toujours un loyer de 250?, j’ai toujours la même taille et le même poids qui m’obsède, les fins de mois sont toujours aussi difficiles, que je gagne 500, 750 ou 1000?, je m’épile toujours les jambes, je compte toujours en clopes au lieu de compter en euro ou en francs, le monde me paraît toujours aussi absurde et je tente toujours autant de le sauver tous les jours, mange toujours du nutella, je suis bientôt au chômage donc peut-être obligée de retourner chez ma mère, j’ai toujours un bouton d’acné qui pointe de temps à autre, j’ai toujours envie de faire quelque chose de moi mais je ne sais toujours pas quoi ni comment, je zappe toujours devant Drucker, Téléfoot et les documentaires allemands, j’ai toujours ce stupide diplôme de beauxarienne qui me porte préjudice plus qu’il ne m’avantage parce que bon les artistes tout de même sont des dégénérés marginaux et instables, on peut pas engager ça, surtout avec Bac+5, c’est trop cher au salaire puis de toute manière, qu’est-ce que voulez faire avec du dessin pur aujourd’hui, y a pas de métier ni de débouchés, je fume toujours autant, j’ai toujours un lit deux personnes pour moi toute seule, Claude Barzotti n’est toujours pas réapparu, j’ai toujours autant de mal à contrôler mes cuites quand je sors, je ne sais toujours pas ce que je veux mais je sais toujours ce que je ne veux pas, je me lave toujours le matin, j’ai toujours 28 dents, je rigole toujours devant les Monty Pythons et je ne comprends toujours rien au Monopoly. Les seuls trucs qui ont changé sont mon bonus-malus qui a diminué, le nombre d’ex qui a augmenté et le fait que j’ai lu une bonne partie du boulot de Tolkien. Puis j’ai rencontré Poulpy, et ça c’est phénoménal.
Bref, on pourrait presque dire, tout au moins superficiellement et vu de l’extérieur, que je suis une trentenaire-type, à part que même pas (ou plus?) peur, j’ai davantage été effrayée quand j’ai commencé à rencontrer les joies des démarches administratives ou quand j’ai entendu Isabelle Boulay pour la première fois. Je me fiche de savoir comment se passera plus tard, sans doute parce que je me fais confiance; puis au bout de quelques années de ce boulot qui se termine, j’ai pas eu tellement d’autres choix que d’apprendre à vivre au jour le jour, avec les plafonds qui s’écroulent, le chauffage qui fonctionne trop ou trop peu, les ampoules qui éclatent sur une fréquence de 3 par heure, les plombs qui sautent, la ligne 33 du téléphone qui sonne (il n’y a pas de ligne 33 au château), les toilettes de la chambre 1 qui refoulent dans la baignoire, le jaccuzzi en panne de la chambre 2, la chauve-souris de la chambre 3, les fuites de la chambre 4, les frelons de la chambre 5, les mouches de la chambre 6, la canicule de la chambre 8, les odeurs bizarres de la chambre 9, le gyrobroyeur en panne de la chambre 10, etc. A vrai dire, j’ai juste peur de devoir m’inscrire au bureau de chômage parce que je perdrais une chose qui fait que la vingtaine est sympa: un vague sentiment d’indépendance.
Vu l’état actuel des choses, j’imagine très bien un gouvernement instaurant une loi signifiant que si la plupart des trentenaires sont dans le même cas de stagnation, il suffirait de les faire passer directement de 20 à 31 ans pour plus d’efficacité, puisqu’ils sont socialement inutiles. N’empêche, je crois que ces dix dernières années font partie des pires mais aussi des meilleures que j’ai eues, parce que j’ai tout vécu mais rien vécu, et je ne pourrais pas accepter que l’on me supprime ma vingtaine. Inutile pour les autres, mais essentielle pour moi. L’humain social ne vit que pour évoluer parce qu’il y est obligé au jourd’hui, mais quand il se retrouve individu face à lui-même, il se dit que c’est pas si mal de stagner un moment, quand c’est au bon moment de sa vie; comme dirait Nikos, c’est “une aventure humaine”; je suis un loft story à moi toute seule, un Friends, un journal de 20 heures, un film hollywoodien, c’est tout le temps la même chose mais ça change tout le temps.
Bah, au final, je pense quand même que là, je suis prête à avoir un boulot un vrai, avec un bureau et un pc dessus, des horaires normaux, des collègues - s’ils sont masculins c’est encore mieux, des week-ends, un salaire normal. Parce que bon, l’exploitation c’est bien sympa mais peut-être qu’au fond il y a une toute petite chose qui a changé dans ma tête: j’ai toujours envie de faire quelque chose de moi, je ne sais toujours pas trop comment ni quoi, mais je sais que je peux éventuellement utiliser un peu mieux cette chose bizarre avec des bras, des jambes et une cervelle qu’on m’a filée il y a une trentaine d’années. Je ne sais pas encore trop comment mais je le sais et j’en suis sûre.
Merde, je parle comme une vieille, arrêtez-moi. Bite couille nichon.











