Madame,
Un évènement aujourd’hui s’est-il passé dans votre vie. Oui, Madame, quelqu’un a enfin eu la bonne idée de tenter de vous initier à la vie d’enfant non-gâté. Madame, il faut avant tout que vous sachiez qu’une personne comme vous ne peut qu’être tutoyée par celui qui ne vous connaît pas: un seul regard sur vous suffit à dire que vous ne méritez que la familiarité vulgaire du “j’en ai marre des putes comme toi”. Pourtant, dans cette phrase-même qui est sortie de ma bouche, point ne fut de “tu”: oui, Madame, je croyais encore en une vague pointe de civisme en vous, un utopique respect d’autrui. Quant à moi, dans ma perpétuelle volonté de sauver ce monde décadent, je continuerai malgré tout de vous vouvoyer. Le respect est peut-être inné?
Hélas vous êtes de cette race qui applique au supermarché (que je honnis déjà tant) la loi qu’elle applique en ville. Vous êtes de ceux qui se garent en double file plutôt que de faire un pas; qui doublent sur une route à une voie pour éviter le feu rouge, risquant l’homicide mais proclamant avec surprise devant les huées que “vous étiez avant”; de ceux qui se garent en plein milieu d’une rue pour déposer leurs veaux devant la porte de leur étable scolaire, dans l’unique et dérisoire but d’éviter de donner deux coups de leurs sabots sur le sol, trop fatigués de porter le poids qui les surmonte, créant ainsi un interminable embouteillage dans le cheptel de la race meuglante et klaxonnante qui vous suit et qui fera de même malgré tout.
Le jour où l’on inculquera aux gens de votre race qu’il n’est pas ridicule de respecter une file de supermarché parce qu’il ne s’agit non pas d’une simple file de chariots, mais d’une file d’individus qui possèdent en eux l’immense et trop rare vertu qu’est la patience; le jour où les gens de votre race, même s’ils sont persuadés d’être dans leur meilleur droit alors qu’ils ne le sont pas, seront éblouis par un éclair de lucidité quant à l’amabilité; ce jour là, Madame, peut-être ne mettront-ils plus la charrue avant les boeufs, comme vous-même avanciez votre chariot devant vous, grosse vache. Ainsi affublée de l’amabilité censée constituer le minimum de la vie sociale, si vous aviez en effet ouvert les yeux, vous auriez constaté que non seulement j’étais sur place depuis une dizaine de minutes quand vous êtes arrivée, mais de plus, que le tacot que je conduisais vers la caissière était moins rempli que votre tank surplombé par vos deux mioches pleurnichards; si vous aviez été un être digne d’être considéré en tant que Personne, vous n’auriez rien ânonné qu’un “je vous en prie”, ou même pire (”pire” selon votre point de vue): vous vous seriez placée derrière moi, sans dire un mot, au lieu de tenter la double file. J’avais observé en me plaçant parfaitement en ligne; vous n’aviez même pas lancé un regard pour voir si quelqu’un n’était pas en file caché par le rayon.
Mais peu importe. Aucune raison n’est à tenter envers des gens comme vous, que de la violence.
Si vous avez été choquée de mon attitude, Madame, je comprends votre surprise: il est normal de la part d’un être gonflé d’Egoïsme à l’état pur de ne pas saisir la notion de partage que j’ai voulu vous inculquer par les termes “Vous voulez du chacun pour soi? Vous allez en avoir” en envoyant valdinguer toutes mes courses de mon caddie dans le vôtre; par ce geste en effet, je songeais entre autres qu’un caddie pour deux eût été avantageux pour le raccourcissement de la file mais surtout eût évité d’embourber vos paroles dans le discours sur l’avant vous-après moi en résolvant le problème. Ne vous en faites donc pas pour cet épisode, vous ne comprendrez sans doute jamais, mais vous êtes de ceux que le don de mémoire n’atteint pas.
Une dernière petite explication: si je suis partie de la file, abandonnant mes affaires telle Abraham, sans vous laisser le temps de rétorquer, Madame, ce n’est pas parce que vous m’aviez agacée; c’est parce que votre mauvais foie de morue pue et remonte jusqu’à votre haleine. Rentrez chez vous repue, avec vos deux veaux de gosses, gorgez-vous donc de vos cochonailles et de vos pâtisseries, entretenez votre future cirrhose. Quant à moi, j’aurai eu le mérite d’avoir entretenu le petit ulcère qui pointe dans votre rumen, et qui sait, éventuellement, d’avoir provoqué une certaine honte à vos petits pouilleux vis-à-vis de vous; peut-être n’est-il pas encore trop tard pour eux.
Je vous dois néanmoins une chose: grâce à vous, j’ai évité une file d’attente d’une demi-heure, je me suis débarrassée d’un caddie bien trop encombrant et je pourrai faire autre chose de ces misérables 100? de denrées mensuelles auxquels je suis astreinte. Grâce à vous, je perdrai du poids ce mois-ci; peut-être m’aurez-vous permis de m’offrir enfin, pour mon plus grand plaisir, les choses que je ne peux pas m’offrir habituellement. Grâce à vous, j’ai l’immense et jouissive sensation toujours plus forte de définitivement ne pas faire partie du bétail dont vous êtes un élément, malgré mes multiples tentatives d’insertion mues par le faible espoir que je pourrais “faire comme tout le monde”, et essayer de me sentir moins faible au sein d’un groupe de gens, mais toujours heureusement avortées grâce à des rencontres telles que la vôtre. Grâce à vous Madame, je sais à présent que je ne suis forte que par moi-même.
Madame, j’ai malgré tout un petit reproche à vous faire: à cause du geste de générosité absolue dont je vous ai fait part en tentant de vous éduquer, ce soir, je n’ai pas mes mensuels tampons. Dès lors, Madame, je vous remercie de l’attention que vous avez pu porter à cette lettre, avec toutes les difficultés de concentration qui caractérisent les bovins de votre sorte- j’en suis consciente, et vous menstrue généreusement dans les mains.











