Une douce poésie slave s’est établie dans ma vie de réceptionniste. Chaque matin elle arbore une peau de soie, des yeux félins et ces pommettes caucasiennes qui en font rêver plus d’un. Ludmilla est sans doute l’une des rares femmes de ménage à arriver au travail parée d’une fourrure différente pour chaque jour de la semaine; et la langueur ukrainienne qui se dégage de son personnage et de ses propos m’évade dans un monde à l’aspect irréel… Tout en buvant son thé aux pétales de roses du Soudan, elle me narre avec une délectation nostalgique les joies et coutumes de son pays.
Là-bas, m’explique-t-elle, les gens vivent d’une autre manière. Une manière plus authentique, profonde: chacun est encore à l’écoute de l’autre, et une véritable mobilisation de l’entourage se met immédiatement en branle dès qu’un seul est confronté à des soucis. La vie de quartier est agréable, les conversations s’y lient sans peine; l’on n’hésite pas à se prêter quelque menu objet entre voisins ou amis lorsque besoin est. On s’aide et se soutient, tant moralement que matériellement. Sans se poser la question du “donné pour un rendu”, pour eux l’entraide est une évidence, une habitude de vie.
Sur le même ton mélancolique, accrû par la suavité de son accent, elle me dépeint l’ambiance de travail qui règne dans les bâtiments de ce pays: par exemple, chaque année, son entreprise offrait à tous les membres du personnel un séjour en balnéothérapie au bord de la mer Noire. Je comprends maintenant la délicatesse de sa peau, l’élégance de ses traits.
Le premier jour où elle m’a relaté ces choses merveilleuses, je m’étais décidée à plier bagage, fermement résolue à rejoindre ce monde fantastique.
Le lendemain, toujours de cette intonation si délicieuse, elle me raconte que là-bas, Noël et Nouvel An sont fêtés chacun deux fois (une fête officielle et l’autre officieuse), tout en me faisant goûter les préparations culinaires régionales dont elle m’avait tant parlé: entre autres gras de porc cru, (ca ressemble à du lard mais sans les lignes roses - prononcer “glas” en roulant les R et en mettant un accent tonique très fort sur le A, tlès bon santé avec colnichon sul tlanche de pain); radis noir macéré au jus de betterave (je déteste la betterave; quant au radis noir il suffit d’ouvrir le bocal, pas la peine de mettre le nez pile dessus, pour savoir que l’on n’aime pas), choucroute dont l’un des principaux arômes est ce même radis noir (un peu les mêmes senteurs musquées qu’une citerne non agréée), petits chocolats aux saveurs de noisette périmée.
Certes, me dis-je, être confrontée chaque jour au régime alimentaire de la région me ferait sans aucun doute perdre la fesse que j’ai en trop (non pas que j’en aie réellement trois, c’est juste une question de volume); mais fêter deux fois noël et l’an, c’est trop pour ma personne. Elle a parfois les neurones à l’air mais pas biêsse quand même la princesse.











